La mémoire des anciens
Souvenir d'un ancien d'Indochine: (Achille Eliopoulos)
27 février 1947, poste de Phu-My (province de BARTA) Cochinchine. 7 heures, un matin comme beaucoup d’autres, pourtant!…
Des bruits de moteur viennent rompre le calme de notre poste, encore mal éveillé. Le convoi, escortant le colonel Rossignol, vient de s’arrêter pour une inspection et demander à notre capitaine une section de renfort. Je suis de ceux-là.
Avec mon groupe, chacun muni de son arme grimpe dans le deuxième camion. En plus de ma mitraillette STEN et de quelques chargeurs, j’accroche deux grenades à ma ceinture.
Le convoi s ‘ébranle. A coté du Chauffeur Petit (d’une autre compagnie) est assis le sergent chef Pichon; à l’arrière du camion, dans la caisse, mon groupe composé de huit hommes : le caporal chef Henri Chapon, Thomas Le Pallec (tireur au FM), les soldats Roger Mit, Louis Longefait, quatre partisans et moi-même.
Premier arrêt, sur la place du marché de Baria, déjà très animée et bruyante. Histoire de créer une diversion je demande à Mit (spécialiste des cris d’animal de la ferme) de pousser son chant du coq, sans trop se faire prier sort de sa gorge un magistral « COCORICO » provoquant de nombreux fous rires sur des faces hilares, hélas… c’était son chant du cygne.
Le convoi reprend sa route en direction de Long-Diên. Quelques minutes d’arrêt à ce poste, et la, le lieutenant De Savigny nous demande de passer en tête du convoi et de rouler à 150 mètres d’intervalle, à une allure moyenne. Nous venions de dépasser de 300 mètres environ ce dernier village, quand un bruit très particulier attire mon attention. Je me retourne et aperçois au-dessus des arbres de cette localité, une bonne douzaine de cerfs-volants, équipés de lamelles de bambou claquant l’une contre l’autre sous l’action du vent. « Et si cette présence était un signal ? ».
Le fait de se trouver en tête d’un convoi oblige à se poser des questions. Nous dépassons Dat-Do, en direction de Xuyen-Moc. A mi-chemin, la route devient rectiligne, longeant une brousse impénétrable sur notre droite. A gauche, le terrain est totalement découvert sur une grande distance, je ne peux m’empêcher de penser : « quel bel endroit pour une embuscade! ». Prémonition ?..dans les quinze ou vingt secondes suivantes, tout se déclenche brutalement : rafales, coup de feux, hurlements comme pour une attaque de sioux poussés par plus d’une centaine de femmes et d’enfants, réquisitionnés d’avance. Nous étions attendus…
Etant placé à la verticale du chauffeur, je le vois encore, braquer son volant dans un sens puis dans l’autre, comme pour éviter les balles; et, enfin, se diriger sur la droite, légèrement en contrebas, pour s’arrêter sur un gros arbre, très brutalement, ce qui a eu pour conséquence, à la suite du choc, de coincer le fusil mitrailleur entre les barres d’appui avant du camion.
Pris sous les feux croisés et nourris, tous sautent et se mettent sous notre abri de fortune, sauf Chapon et Le Pallec, essayant, en vain, de débloquer notre arme principale. Je me glisse sous le véhicule, entre les roues avant et me trouve à droite du chauffeur, côte à côte. Supposant une présence ennemie dans l’axe du gros arbre me masquant la vue, je glisse ma Sten à plat, sur la droite et, sans visser, à ras du sol, je balaye d’une courte rafale, puis une deuxième, plus à droite, mais mon PM ne répond plus. Dans ma précipitation, je réarme. Malheureusement, une cartouche défectueuse bloque le tout. Alors que « ça crache » de toutes parts, je commence à démonter mon arme. A ce moment, le chauffeur me dit d’une voie calme : « merde ! Je suis touché ! » Je le regarde, il ne semble pas souffrir. J’entend le sergent chef Pichon lancer un ordre: « tous de l’autre côté de la route ». Je ne sais qui m’entend et j’ajoute : « pas tous à la fois ! ». Dix secondes s’écoulent, je bondis et traverse la route en zigzag, l’instinct de conservation me dit de plonger au plus vite et de faire face à la route. A ce moment, Le Pallec surgit, mais hélas, sans son FM. Sa course est stoppée net par une ou deux balles, à la hauteur des reins. A trois mètres de moi, je le vois tomber cabré en arrière et se rouler de gauche à droite, en gémissant de douleur. Cette image ne me quittera jamais.
Une grenade m’étant destinée, arrive dans ma direction et, après deux ou trois rebonds, disparaît dans une dénivellation du terrain. Je gueule : « attention à la grenade !». Quelques secondes s’écoulent pendant lesquelles je m’aplatis au maximum et c’est l’explosion assourdissante. Je n’ai rien ! Ouf ! J’en profite pour remonter ma mitraillette et l’essaie par une courte rafale en l’air. « Ça marche ! ». Peu de temps après, à l’avant de notre camion abandonné, j’aperçois un homme vêtu d’une tenue claire semblable à celle de nos partisans; prudemment il se glisse de derrière le gros arbre et, s’appuyant sur le garde-boue du véhicule, se penche pour observer l’arrière du convoi, puis il disparaît rapidement. Je l’avais dans ma ligne de mire, mais ne voyant pas son visage, je n’ai pas appuyé sur la détente ; ce pouvait être un de nos supplétifs.
Me sentant trop à découvert, je m’apprête à bondir en me rapprochant de la route et de Le Pallec, quand, soudain, je me suis senti bizarre, je venais de recevoir une balle à la tête et j’entendais un fort sifflement continu résonner dans mon crâne. J’étais « sonné ». Encore conscient, je me suis dit : « cette fois, ton compte est bon ! » et c’est vrai : un film défile rapidement ou l’on revoit sa famille sa famille, ses amis…les hurlements des Viets, les rafales. Les images s’estompent en fondu. Je me suis senti mourir et c’est le noir absolu. Combien de temps a duré ce néant ? Peut être dix à quinze minutes. Toujours face à terre, je perçois à nouveau, tous les bruits du combat. « Tiens, tu n’es pas mort ! » me suis-je dit.
J’ouvre les yeux et tourne la tête vers Le Pallec qui avait changé de position pour se mettre à plat ventre et légèrement tourné vers moi. Me voyant bouger, il me demande: « qu’est-ce que tu as » j’ai voulu répondre et de ma gorge est sorti un «R..R..R.R.R.». j’avais perdu la parole. De la main gauche je lui montre mon crâne : «ah ! C’est la tête! » et il ajoute: «tu crois qu’on va s’en tirer ?». Pour ma part, j’étais encore bien sonné, je repose ma tête sur le côté. Quelque chose me gêne, à droite, sous ma poitrine. C’est le métal de ma Sten. Je constate alors que mon côté droit est paralysé. A partir de là, les minutes semblent bien longues pour les blessés et…quel sera l’issue du combat ?…
Le temps passe et d’un seul coup, tout s’arrête laissant place à un silence impressionnant. Qui viendra nous chercher ? Les copains ou les Viets ? Les minutes sont de plus en plus longues et le silence de plus en plus pesant.
Connaissant le sort réservé aux blessés tombant aux mains des Viets, et leur pratiques barbares, une seule issue demeure : la grenade dégoupillée.
Soudain un bruissement attire mon attention et j’aperçois, devant moi, avec quel soulagement, René Méder venu en renfort, se rapprocher de moi, à demi accroupi. Il me soulève, passe mon bras valide par dessus son épaule gauche et me porte ainsi sur son dos jusqu’à la route en disant : « t’en fais pas! t’en fais pas! ce n’est rien! ».
Les Viets avaient donc décroché. Je me retrouve adossé à la roue de la jeep du toubib pour un premier pansement, la chemisette pleine de sang, enlevée. Je vois arriver de l’arrière, avec plaisir, les copains dont Jules Laffin, chauffeur de la 6e Compagnie, à qui je confie mon appareil photo, mon portefeuille et ma montre. Après les premiers soins, sans perdre de temps, le convoi repart pou Baria et l’hôpital du Cap Saint-Jacques pour des soins plus poussés.
Au cours de la nuit du 27 au 28, le chauffeur Petit, blessé à mes côtés, a râlé jusqu’au lever du jour. Au matin, je regarde son lit, il était vide. Je réalise alors qu’il venait de nous quitter pour toujours.
Dans la matinée, j’entends un avion léger faire trois tours au dessus de l’hôpital, je pense: « c’est pour moi ». En effet, un quart d’heure après, je voyage sur un brancard et vois défiler les plafonds jusqu’à la sortie. Là, tous les locataires sont aux fenêtres. J’aperçois Fourriques de Perpignan (en repos ici) et lui fait un petit signe; mais il ne me reconnaît pas. Après l’ambulance, me voilà installé dans la queue d’un petit avion, seulement vêtu d’un short et entouré de courants d’air; pour la première fois au cours de mon séjour, j’ai froid. C’est mon baptême de l’air!
Au dessus de delta, curieux, je me soulève sur le coude gauche afin d’apercevoir le dos du pilote et , vus d’en haut, les méandres de la rivière de Saigon et la multitude d’arroyos, scintillant sous le soleil.
J’ai toujours regretté de n’avoir pu faire une dernière photo de ce secteur ou nous avons patrouillé tant de fois, de jour comme de nuit, à l’aide de notre flottille personnelle ou transportés par la marine nationale, sous les ordres du commandant Guiberteau.
Après l’atterrissage et la traversée de Cholon en ambulance, me voici installé à l’hôpital militaire 415, pour y subir une grosse trépanation. Un mois après ma blessure, je marchais à nouveau tout en ayant récupéré la parole. Rapatrié sur le navire le Chantilly début juin, je me retrouve à l’hôpital militaire de Desgenettes à Lyon, ou j’ai dû subir quatre ou cinq opérations de curetage pour ostéite et l’ablation totale du volet de trépanation (120 cm2) nécessitant un an après, le moulage et la pose d’une prothèse en résine acrylique les 4 et 6 janvier 1950 : « une première à Lyon » .
Je suis marié depuis 40 ans. Nous avons trois filles et trois petits-enfants. Je suis toujours là : la mauvaise herbe tient le coup.
Achille Eliopoulos
14 juillet 1946 à Cap St Jacques, la 11ième Compagnie défile.
en patrouille, halte pour une photo souvenir. Sur quatre, deux furent blessés et un tué.
opération avec mon groupe à l'est de Baria, région de Long Bien. Progression dans les herbes à l'éléphant.
réparation de la route sabotée. Se sont les surprises quotidiennes.
à bord du bateau hôpital le "Chanilly", Eliopoulos blessé à la tête avec un autre blessé. Il tend le bras en lui disant: "là-bas c'est la France" malheureusement son ami devenu aveugle ne la reverra jamais...
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