La mémoire des anciens
la mort du sous-lieutenant ‘‘Annette’’
à PHONG-DIEN (Sud Annam) le 9 décembre 1947
Notre colonne avance silencieusement sur la piste sableuse entourée de brousse. Il est plus de 6 heures et le jour commence à se lever sur les rizières de Phong-Diên que nous dominons. La première section est en tête et, à sa tête est le sous-lieutenant Annette, précédé de ses trois éclaireurs montagnards favoris.
Au cours d’un arrêt, on vient de se concerter sur la route à suivre et il a été décidé que dans quelques instants nous quitterons la piste pour la brousse. Il s’agit d’arriver dans la zone présumée des camps sans se faire repérer. Puis la marche a repris, prudente. Mais à un détour du ruban de sable, des formes noires se meuvent : une colonne semblable à la notre, silencieuse comme elle, défile.
Nos montagnards ont ouvert le feu, la mitraillette de leur chef entre en action, mais les balles, mal conduites dans la pénombre, se perdent. Cependant les rebelles hésitent. Fuiraient-ils comme souvent à notre contact !
Un bruit familier ; autour des éclaireurs une dizaine de gerbes de poussière ; à vingt mètres de nous, derrière une termitière, l’adversaire a réussi à mettre un fusil mitrailleur en batterie. Son tir, comme le nôtre tout à l’heure, est hésitant et imprécis ; mais le jour vient et l’arme risque de devenir meurtrière, il faut à tout prix la faire taire.
Et puis, u F.M., il faut ‘‘ se le payer ’’ ; l’occasion en est rare, ici, et puisqu’elle se présente… Quel cadeau à faire au commandant, au retour !
Il en manque un dans les prises de guerre de notre jeune officier et, depuis deux ans qu’il est arrivé, des plateaux à Ninh-Hoa, de la Cochinchine au Varella, pareille aubaine ne s’est présentée. Le rapatriement est proche, il faudrait s’occuper sérieusement de compter celui-ci au tableau de chasse.
Le sous-lieutenant Annette a bondi. Il a franchi les vingt mètres ; il tient de sa main gauche le canon de l’arme automatique, cependant que sa main droite vide sa mitraillette ; ses tirailleurs, Bok, Y. Block, I. Ay sont à ses côtés et l’aident à abattre les servants. Victoire, le F.M. est à nous.
Mais de la forêt un coup de feu vient de partir. Le sous-lieutenant Annette mortellement touché s’affaisse. A gauche, la lutte continue. Trois coups de trompe ont résonné là-bas, les V.M fuient. Le jour est levé.
Derrière une termitière, trois corps de rebelles à côté d’un F.M. et, devant, le corps d’un chef auquel les tirailleurs essayent vainement de rendre la vie.
Le sous-lieutenant Annette entre dans la légende ; ses Européens se chargeront de perpétuer son souvenir, et là haut sur les plateaux, ses anciens tirailleurs, au cours des interminables palabres, autour des jarres, conteront aux jeunes recrues comment est mort ce jeune chef qu’ils aiment tant.
Un ancien du 3ème B.M.E.O.
** 3ème Bataillon de Marche d’Extrême Orient – de la 1ère B.E.O (1ère Brigade d’Extrême Orient) dite Brigade de Madagascar, créée en 1943 pour combattre avec les alliés dans le Pacifique contre le Japon.
Archives personnelles de Hubert Froustey
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