La mémoire des anciens
Commandos Nord Vietnam
Lorsque le Général de LATTRE prend le commandement du Corps expéditionnaire en Indochine, il trouve une situation militaire dégradée. Les Troupes françaises dont le moral fléchit sérieusement, tant elles ont le sentiment d'être ignorées des autorités politiques de leur gouvernement! viennent de subir un cruel revers sur la R.C 4, perdant en quelques jours 7000 hommes représentant huit de ses meilleures Unités et un armement considérable.
Dopé par ce succès, le Général GIAP accentue sa pression sur le delta tonkinois et il pense pouvoir investir Hanoï dans un avenir proche. Le Général de LATTRE est fermement décidé à lui barrer la route et à redresser la situation.
Il veut rendre à ses troupes un moral de vainqueur. Pour cela, il prend des mesures sévères, destituant des chefs jugés incapables et déclarant à un aréopage de jeunes cadres: « Je suis venu pour les lieutenants et les capitaines...Je vous jure que vous serez désormais commandés... Je vous apporte la guerre, mais aussi la fierté de cette guerre, nous ne céderont plus un pouce de terrain. >
Et ce sera la bataille de VINH YEN au cours de laquelle les viêts sont contraints de lâcher prise ! Cette victoire aura un impact psychologique considérable.
Mais de LATTRE veut aussi améliorer les équipements des hommes, leur armement, leurs conditions de vie.
Connaissant 1es expériences passées pour lutter contre les Japonais (1) mais aussi celles qui ont déjà été adoptées par certains commandants d'unité (2) ou par des formations relevant de la Marine nationale (3), et qui ont fait la preuve de leur efficacité, il songe à renouveler les méthodes de combat déclarant que ‘’ l'armée doit gagner une guerre contre les règles plutôt que de la perdre selon les règles’’. Il veut que des unités légères composées essentiellement de supplétifs encadrés par quelques européens, tous déterminés et volontaires, spécialement entrainés au combat de nuit et de jungle, aillent porter des coups aux viêts en mettant en œuvre les mêmes méthodes que celles employées contre nous par I’ adversaire, afin de regagner la confiance de la population des rizières ou des montagnes pour les inciter à revenir vers nous.
C'est chose faite le 2 juillet 1951 (décision N"1546 / EMIFT/1): huit commandos de supplétifs sont créés au Nord-Vietnam. Le 10 juillet 1951 la décision N"802 / EMIFT / 3 / SC porte ce nombre à trente; il sera de 45 le 19 novembre 1951.
Il reste à organiser ces Unités, à définir leurs effectifs à préciser leurs missions, à les doter d'un équipement et d'un armement adaptés, à fixer leurs zones d'action. Une série de décisions et de notes préciseront tous ces points tout au long de I’ année 1951.
Tout d'abord, le Général de LATTRE confie au Commandant FOURCADE, alors Chef de corps du 1er Bataillon de parachutistes coloniaux, le soin de mettre sur pied, à la citadelle de Hanoï, un bureau 'Commandos' chargé de coordonner les mesures de mise sur pied , d'organisation de ces Unités et de préciser le cadre de leurs activités
EFFECTIFS.
Pour ce qui concerne les effectifs, la décision de leur création a décidé que ces 'Commandos' 'seraient constitués par des autochtones, indifféremment réguliers ou supplétifs, au nombre de 120, commandés par un officier ou sous-officier
particulièrement qualifié, assisté si nécessaire par un petit nombre de français, gradés ou non, dont deux opérateurs radio dotés d'un poste portatif.
Le Commandant FOURCADE rejoint la citadelle à HANOÏ Il est accompagné de 80 à 90 volontaires, tous parachutistes formés, de par leur origine, pour mener des actions de choc. Par la suite, faute de disposer de ressources suffisantes en hommes (renforts venant de France insuffisants, pertes subies dans les combats), il sera nécessaire de faire appel à des officiers ou sous-officiers appartenant à d'autres armes. Mais le volontariat n'ouvre pas obligatoirement la porte des 'commandos'. Ceux qui se présentent doivent avoir effectué déjà un certain temps de séjour (ou d'autres séjours antérieurement) et avoir fait leurs preuves au combat.
Quant aux hommes, i1s proviennent pour l'essentiel des compagnies de supplétifs existant par avance, ou encore des milices en place dans des villages, ou de jeunes civils vietnamiens, nungs, recrutés par cooptation. Dans les rangs on peut trouver également d'anciens P.I.M ( prisonniers internés militaires) arrêtés comme suspects au cours d'opérations, préférant combattre à nos côtés plutôt que de traîner dans des camps où les autorités militaires puisent les coolies pour réparer les routes ou les voies ferrées ou porter les charges au cours d'opérations. Certains chefs de commandos n'hésitent pas à recruter d'anciens soldats vietminh, pris les armes à la main, après les avoir retournés en notre faveur. Cette pratique s'est révélée souvent payante lors des coups de main. Elle s'est parfois retournée tragiquement contre les recruteurs: assassinat du lieutenant RUSCONI, de I’ adjudant-chef VANDERBERGHE.
Compte-tenu de la diversité des recrutements, il est prévu de faire participer, à tour de rôle, tous les 'Commandos' à un stage de formation, et de cohésion à I’ Ecole de VAT CFIAY mise sur pied à cette fin en 1951. Les nécessités opérationnelles ne permettront pas à tous de participer à ce stage. Les nouveaux recrutés sont dès lors formés par leurs cadres.
MISSIONS
Toutes les Unités 'Commandos' ainsi créées sont réparties en trois groupes, chacun recevant des missions spécifiques.
- le groupe des 'Commandos de choc', en réserve du Commandement, pour
effectuer des raids en profondeur en vue de détruire des bases ennemies, et
l'organisation territoriale vietminh, perturber sa logistique, l'acheminement des
renforts. Ils peuvent agir seuls ou en coopération avec des formations constituées en groupements mobiles à l'occasion d'opérations de large envergure (ARTOIS, GERFAUT...)
- le groupe des 'Commandos de débarquement' ou 'Marine', appelés à travailler fréquemment en liaison avec des formations de la Marine Nationale pour des missions de débarquement sur les côtes ou le long des fleuves et arroyos du delta. (opérations GRASSE, ROCHEFORT…)
- le groupe des Commandos dits de zone, orientés vers la recherche du renseignement et les actions de 'guérilla - contre-guérilla', essentiellement dans leur secteur d'implantation, au profit des Commandants de Zone ou de secteur, en vue de mettre sur pied des opérations de nettoyage ou ratissage.
Ces commandos sont parfois appelés en renfort 'hors zone' pour prêter main-forte à des postes en difficulté (PHAT DIEM, PHU LY, PHU TINH) ou participer à de grosses opérations (MOUETTE) pour agir sur les arrières des divisions du vietminh.
Les missions ont été clairement explicitées par les décisions de création et les notes d'organisation qui ont suivi. Les Commandos ont pour mission première de recueillir des renseignements de contact: saisie de documents, arrestation de prisonniers. Ils doivent bénéficier d'une grande liberté d'action tout en restant continuellement au contact des commandants territoriaux (chefs des 2ème et 3ème bureaux principalement). Ils n'ont pas à se voir confier des missions de routine incombant normalement aux troupes de Secteur comme la garde permanente de postes ou les 'ouvertures de route'. Il est important qu'ils puissent intervenir à tout moment, en tout lieu de leur zone d'action pour obtenir la confirmation d'une information de dernière minute ou se porter au secours d'un élément ami en difficulté ce qui peut nécessiter un ou plusieurs jours parfois, notamment en région montagneuse.
Ces dispositions ne seront pas toujours respectées ce qui entraînera l’immobilisation d'effectifs qui ne pourront pas participer pleinement aux sorties et aux séances d'instruction. Il en résultera parfois une démotivation des hommes, certains n'hésitant pas à reprendre leur liberté (car ils ne sont pas véritablement liés par contrat).
EQUIPEMENT - ARMEMENT
Devenues < Commandos >>, les ex 'compagnies légères de supplétifs militaires' vont être équipées différemment et surtout mieux armées afin de leur faciliter l'exécution des nouvelles missions qui leur sont dévolues.
Les améliorations portent d'abord sur I’ habillement. Le Service de I’ Intendance attribue des combinaisons noires, des gilets molletonnés (type chinois) des chaussures pataugas. Des casques en latanier, ornés de l'étoile rouge, sont réalisés. Ainsi revêtus de tenues semblables à celles portées par les viêts, les hommes circulent sans être trop remarqués et parviennent même à s'infiltrer dans les positions ennemies. Il faut préciser que le port de ces tenues n'est pas autorisé lorsque les Commandos évoluent au milieu de troupes amies, ceci pour éviter des confusions tragiques.
Dans les zones des minorités ethniques (frontière chinoise, par exemple) il n'est pas rare que de petits éléments adoptent plus facilement la tenue des paysans montagnards.
La puissance de feu de l'armement est renforcée .Les PM Thomson, Mat49 et les carabines US remplacent avantageusement les PM Mat 38, les PM Sten et autres armes anciennes, d'origine diverse, encore en service. La dotation en fusils mitrailleurs 24-29, en mitrailleuses légères, en petits mortiers de 50 (dits 'lance patates) ou 60 m/m, ainsi qu'en fusils lance-grenades est accrue. Quelques 'Commandos', en raison de leurs conditions d'emploi, se verront attribuer des mitrailleuses I2l7 embarquées. Mines et explosifs font partie de l'arsenal courant.
A noter aussi l'emploi d'armes chinoises, anglaises qui ont été récupérées au cours d'opérations. Comme la tenue, le port de cet armement contribue à mystifier les civils rencontrés qui pensent avoir à faire à de vrais soldats viêts. Les moyens de transmission radio sont également améliorés et des opérateurs radio sont affectés pour pouvoir communiquer en graphie.
Ainsi habillés et équipés des 'Commandos' intrépides se lancent dans des coups de main audacieux. A titre d'exemple, on peut citer le fait suivant. Un chef de commando dont la tête a été mise à prix par les viêts se fait conduire, ligoté par ses hommes (dont un ancien soldat viêt) vers un de leurs PC dont I’ existence est connue. Arrêtés en route à diverses reprises par des barrages de guetteurs, les faux-viêts déclarent avoir capturé l'homme recherché et aller le livrer au commandant de la division viêt. On les laisse passer. Parvenus au but, ayant libéré de ses liens le chef de Commando, les hommes abattent tous ceux qui se trouvent réunis dans le PC, s'emparent des documents qui sont étalés et de quelques armes. Puis ils évacuent
rapidement les lieux, se repliant vers l'élément de recueil qui protège leur repli.
CONCLUSION
C'est en considération de telles actions de courage que les 'COMMANDOS NORD- VIETNAM ont obtenu des récompenses élogieuses. Ainsi le COMMANDO 25 (ROMANY) a obtenu une citation à I’ Ordre de I’ Armée pour sa brillante conduite lors du combat de YEN CU HA (bataille du DAY). D'autres Commandos ont été pareillement récompensés pour leurs éclatants et nombreux faits d'armes: le Commando 13 (DELAYEN), le Commando 24 (VANDENBERGHE)...
Pour récompenser globalement le courage manifesté par tous les hommes ayant servi dans les COMMANDOS NORD-YIETNAM, le 19 octobre 1955, le Ministre de la Défense nationale et des Forces armées a cité à l'Ordre de I’ Armée ‘’ I’ Unité d'élite qui a infligé à I’ adversaire les pertes totales de 1030 armes, 3664 tués, 481 blessés, 4649 prisonniers.
Comparativement les pertes amies, pour les seuls européens, ne sont pas négligeables. Au 31juillet 1954, elles étaient chiffrées ainsi:
- tués : 14 officiers, 46 sous-officiers, 13 hommes du rang,
- disparus : 1 officier, 3 sous-officiers, 2 hommes du rang,
- blessés : 5 officiers, 15 sous-officiers, 5 hommes du rang.
Les pertes dans les rangs des supplétifs ont été beaucoup plus importantes. Mais les statistiques ne les mentionnent pas.
En août 2003, à FREJUS, alors que les survivants des Commandos Nord-Vietnam fêtaient le cinquantième anniversaire de leur existence, Ils comptaient parmi eux:
-plusieurs officiers généraux, dont:
- I’ ancien chef d'Etat-major de I’ Armée de terre, ancien Grand Chancelier de la Légion d'Honneur, le Général FORRAY ;
- I’ ancien chef des Commandos au Nord-Vietnam, le Général FOURCADE
- I’ ancien chef du Commando N° 13, le Général DELAYEN;
Et d'autres moins illustres ayant eu une belle carrière militaire.
- dans I’ Ordre de la Légion d'Honneur on dénombrait alors:
- un Grand Croix
- deux Grands Officiers,
- onze Commandeurs.
- vingt-six Officiers;
- trente-cinq Chevaliers.
- de très nombreux Médaillés militaires
Ces chiffres ont sensiblement évolué depuis lors en raison des nominations et promotions survenues.
- sur les Croix de Guerre TOE, les palmes sont très nombreuses.
Les COMMANDOS NORD-VIETNAM sont peu connus malgré tout, comme le soulignait le Général FOURCADE dans son testament spirituel. Tant d'autres unités ont combattu brillamment en Indochine. Certaines sont plus renommées que d'autres parce que les historiens ou les présidents d'association ont su évoquer leurs exploits.
Toutes cultivent le même souvenir par fidélité aux camarades tombés dans leurs rangs. Au moment où la plupart des 'anciens d'Indo' préparent leur sortie, ils sentent que s'impose à eux le 'DEVOIR de MEMOIRE'.
(1) la 'French Indochine country section' formée aux INDES pour parachuter de petits groupes de guérilla au LAOS : les 'Commandos GAURS'. et aussi les commandos légers du 5o RlC.
(2) les commandos Bergerol, Delayen; Rusconi, Vandenberghe, Romary, Besnard...
(3) Groupement Ponchardier, le Commando François.
Au moment de terminer cet article, l'auteur tient à s'excuser des erreurs ou oublis que peut comporter le texte.
Il pense pouvoir recommander à ceux que le sujet intéresse la lecture des ouvrages suivants (liste non exhaustive).
- COMMANDOS NORD-VIETNAM de Jean-Pierre PISSARDY - Indo éditions.
- VANDENBERGI{E- Le Commando des tigres noirs de Charles de PIREY - Indo
Editions.
- Le BAROUDEIIR de Georges Fleury.
Versailles, le 3 1 juillet 2007
A. LEBRETON
Sous-menu