La mémoire des anciens
Au départ des français
La chute du camp retranché de Diên Biên Phu conduit la France à la signature des accords de Genève en juillet 1954. Cette même année, l’armée et les ressortissants français évacuent le Nord Vietnam. Ce n’est qu’en 1956 que les dernières troupes françaises quitteront le Sud Vietnam, et ce dans l’indifférence quasi totale de la métropole, comme il en a été de tous les évènements d’Indochine
1956 - L’ADIEU A L’INDOCHINE: « PLEURS A SAÏGON »
« J’aurais voulu que les adversaires de notre action en Indochine aient été présents au dernier défilé de notre armée sur les places et dans les rues de la capitale du Sud - Vietnam.
De ce défilé, nos journaux ont très peu parlé. Il n’y avait en effet à Saigon, ce jour là, ni mariage princier ni retentissant scandale. On y voyait seulement une nation glorieuse qui roulait ses étendards et qui ayant, en moins de cent ans, sorti ce pays de l’anarchie, s’en allait laissant derrière elle des villes surgies de la brousse, des écoles, des universités, des monuments, des hôpitaux, des églises, des temples, des commerces, des industries et…d’un bout à l’autre du pays, dans les banlieues, au bord des routes, sur les montagnes, dans les rizières, des tombes par centaines et par milliers.
Ce défilé, c’était l’ultime adieu d’un grand peuple, le peuple français, à une terre où il avait déployé son génie créateur, où il avait marqué la nature de son travail et les intelligences de sa science.
Qui donc, sauf quelques reporters attardés a parlé de ce jour de deuil national ?
« LA FOULE PLEUR »
Pourtant, ceux qui ont lu ces reportages ont été satisfaits d’y apprendre un évènement inattendu, inouï, grandiose. Ce défilé de soldats anonymes qui, pour la dernière fois, foulaient ce sol d’Extrême Orient, ce défilé fut le défilé des pleurs.
La foule était massée, compacte, sur le trajet. Foule mêlée s’il en fut, populaire, adulte ou enfantine. Et voici qu’à mesure que le bruit des cuivres de nos fanfares se rapprochait, à mesure que dans le lointain la silhouette de nos drapeaux se précisait, à mesure qu’était perçu le martèlement du pas cadencé de nos régiments, pour la première fois, peut être, le peuple vietnamien comprenait ce qu’il allait perdre. Devenu silencieux, ce peuple se mit à pleurer. La troupe à cette vue saisit elle aussi ce qu’elle représentait et qu’avec elle défilaient les gloires d’une armée et les morts d’un pays ?
Ainsi, en cette matinée printanière coulèrent, mêlées, les larmes de Saigon et de la France. Ces larmes de Saigon n’étaient pas des larmes officielles et coulant sur commande. C’étaient les larmes des petits. Pleurs de femmes qui avaient, hélas, « connu » des Français et qui serraient dans leurs bras des enfants « incertains », pleurs de soldats vietnamiens qui avaient servi, lutté, souffert dans nos régiments et qui devait garder au fond de leur mémoire le souvenir de tel officier héroïque de chez nous et tombé près d’eux, pleurs des commerçants qui se sont enrichis par nous et qui, déjà, s’aperçoivent qu’ils ont changé de maîtres (les derniers moins accommodants que nous), pleurs de tous ces garçons sortis de nos écoles, de ces filles à qui nous avons chrétiennement donné leur émancipation et leurs droits.
ET POURTANT LA FRANCE RESTE PRÉSENTE :
Comment, direz vous, ce pays a-t-il pu accepter notre départ ? Oh pardon ! Il ne l’a pas accepté, il l’a même désiré. A ses oreilles on a murmuré les mots : indépendance, liberté, nation, égalité des races. Et il y a cru parce que les soviets le proclamaient, parce que les américains le préconisaient, parce que l’ONU l’exigeait.
Aujourd’hui on a pleuré à Saigon parce qu’on voit qu’à Hanoi les Chinois soviétisés (et toujours détestés) sont les maîtres, parce qu’on voit qu’au Sud les Américains cousus d’or ont remplacé la France porteuse d’idées, et aussi de prospérité.
Trop tard ! Trop tard pour se dire que, peut être, il eût mieux valu garder ces Français qu’on connaissait et qui n’étaient pas si méchants.
Trop tard ! Il y a quelques jours, on a changé les noms de rue. Il n’en reste plus que trois qui portent des noms français…trois dont on n’a tout de même pas osé briser les plaques. Parmi elles, la rue Pasteur, où l’institut du même nom soigne toujours les Vietnamiens, et la rue de Lattre, car on n’a pas eu l’audace, car on pas eu l’idée de fracturer deux cercueils, celui du père et celui du fils.
Oui, et pourtant nos écoles n’ont jamais connu semblable vogue. Cinq lycées officiels avec 9.000 élèves. Des dizaines d’écoles libres, mais oui libres, avec 15.000 élèves. Un nouveau lycée de filles à Saigon, un nouveau à Bac-Ha.
On demande quarante professeurs agrégés de plus. On demande un renfort de missionnaires… pendant qu’à l’autre bout du monde le Sultan demande des instructeurs pour son armée. Les Français expulsés (par l’Angleterre) de Syrie et du Liban, nos universités y demeurent et y forment les médecins, les avocats, les hommes d’État de ce proche Orient. Expulsés commercialement du Sud Vietnam, nos écoles demeurent comme un témoignage de notre passé et un gage de notre avenir.
On a pleuré à Saigon au départ de l’armée française. Dites moi donc si on a pleuré au départ des Américains de Tokyo, au départ des Russes de Vienne, au départ des Anglais de partout ».
Extraits d’un article de M.P Dumas dans le journal du Sud-Ouest de l’époque
Sous-menu